Le personal branding est-il devenu une maladie professionnelle ?

Photos en costume, citations inspirantes et ego XXL : bienvenue dans le grand cirque du personal branding.

Le personal branding est-il devenu une maladie professionnelle ?

Photos en costume, citations inspirantes et ego XXL : bienvenue dans le grand cirque du personal branding.
Image de Emma Petit-Berthelot

Emma Petit-Berthelot

Unité d'intervention d'élite spécialisée dans le marketing digital et la communication sur les réseaux sociaux.
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Perspective (Droits réservés / Brigade Anti-Bide).

Le personal branding devait permettre de développer sa crédibilité. Il est parfois devenu un concours national de l’autocongratulation. Chaque matin, LinkedIn ouvre ses portes comme un parc zoologique où évoluent librement des milliers de « visionnaires », « leaders d’opinion », « CEO de leur destinée », « architectes du changement », « évangélistes de l’innovation » et autres « game changers » dont la principale innovation consiste à republier une citation de Steve Jobs sous une photo prise devant un mur en béton ciré. Le plus fascinant ? Ils sont persuadés de faire du marketing.

Le personal branding est aujourd’hui présenté comme la solution miracle pour développer sa visibilité. Pourtant, derrière les photos en noir et blanc, les citations de Steve Jobs recyclées pour la 18.367e fois et les publications où chaque café devient une leçon de leadership, la réalité est souvent beaucoup moins glorieuse.

Le personal branding : une idée brillante devenue une caricature

À l’origine, le personal branding est une formidable idée. Elle repose sur un principe simple : dans un marché où les offres se ressemblent de plus en plus, les individus deviennent eux-mêmes un facteur de différenciation. Deux consultants peuvent vendre exactement la même prestation. Celui qui inspire davantage confiance sera naturellement privilégié. Le problème n’est donc absolument pas le personal branding. Le problème, c’est ce que les réseaux sociaux en ont fait.

Comme souvent dans le marketing digital, un concept pertinent finit par être vidé de sa substance à force d’être reproduit mécaniquement. Les recettes deviennent des automatismes. Les automatismes deviennent des obligations. Les obligations deviennent des caricatures. Hier, tout le monde devait absolument créer un podcast. Ensuite, il fallait ouvrir une newsletter. Puis lancer un Discord. Puis publier des vidéos verticales.

Aujourd’hui, il faudrait transformer chaque entrepreneur en influenceur professionnel capable de raconter son quotidien avec le même enthousiasme qu’un correspondant de guerre couvrant un conflit international. Résultat : les réseaux sociaux débordent de contenus où la personne devient plus importante que la valeur qu’elle apporte. Et c’est précisément là que commence le problème.

Le syndrome du « Regardez-moi, j’existe »

Bienvenue sur LinkedIn. Vous ouvrez votre fil d’actualité. Premier post : « Je n’allais pas publier cela mais…« . Deuxième post : « Il faut que je vous raconte quelque chose de très personnel« . Troisième publication : « Après beaucoup de réflexion, j’ai décidé de sortir de ma zone de confort« . Quatrième post : une photo devant un miroir d’hôtel. Cinquième publication : une photo dans un train. Sixième publication : une photo dans un avion. Septième publication : une photo devant une salle de réunion.

On pourrait presque croire que certaines carrières consistent principalement à immortaliser des déplacements professionnels. Le plus fascinant n’est pas que ces contenus existent. C’est qu’ils se ressemblent tous. Les mêmes structures. Les mêmes émotions. Les mêmes rebondissements. Les mêmes phrases volontairement incomplètes. Les mêmes appels aux commentaires. Les mêmes trois points de suspension censés créer du suspense…

À force de vouloir montrer leur quotidien, certains finissent par oublier une question pourtant essentielle : « pourquoi quelqu’un qui ne me connaît pas devrait-il consacrer trois minutes de sa vie à lire ceci ? ». La réponse est souvent embarrassante.

Le véritable personal branding ne parle presque jamais de vous

Voilà probablement la plus grande confusion entretenue par les gourous du marketing. Le personal branding n’a jamais consisté à devenir célèbre. Il consiste à devenir identifiable. La nuance est immense. Lorsque quelqu’un cherche un avocat spécialisé, un recruteur, un expert-comptable, un consultant SEO ou un artisan, il ne cherche pas une célébrité. Il cherche une solution.

Votre personnalité sert uniquement à rendre votre expertise plus mémorable. Elle n’est pas votre produit. Votre compétence l’est. Imaginons deux consultants. Le premier publie quotidiennement des photos de conférences, raconte ses réveils à 5h12, partage des citations de Steve Jobs et explique pourquoi il refuse désormais les personnes « toxiques ». Le second répond régulièrement aux questions de ses prospects, vulgarise des problématiques complexes, partage des cas clients, explique ses méthodes et montre concrètement comment il obtient des résultats. Lequel inspire spontanément davantage confiance ? La réponse paraît évidente. Pourtant, une partie de LinkedIn semble persuadée que les selfies professionnels constituent désormais une stratégie commerciale.

Le starter pack du gourou LinkedIn

Soyons honnêtes. Vous le voyez tous les jours. Photo noir et blanc. Bras croisés. Regard perdu vers l’horizon comme si l’avenir du CAC 40 dépendait de cette pose. Costume bleu marine. Fond gaussien légèrement flouté. Citation attribuée à Warren Buffett (qui ne l’a probablement jamais prononcée). Carrousel Canva. Police Montserrat. Dégradé violet. Trois emojis. Un crochet émotionnel. Une morale. Un appel à commenter. Et voilà : le « leader inspirant » est prêt.

Le problème n’est évidemment pas Canva. Canva est un excellent outil. Le problème apparaît lorsque le design devient la stratégie. Une publication élégante attire le regard. Une idée intelligente retient l’attention. Une expertise convaincante déclenche une prise de contact. Confondre ces trois niveaux revient à repeindre une voiture dont le moteur est cassé. De loin, elle paraît magnifique. Jusqu’au moment où il faut avancer.

Le storytelling est un condiment, pas le plat principal

Le storytelling possède une véritable puissance. Depuis toujours, les humains retiennent mieux les histoires que les listes de caractéristiques techniques. Mais comme toutes les techniques efficaces, il finit souvent par être utilisé partout. Aujourd’hui, certains contenus ressemblent davantage à des autobiographies qu’à des démonstrations professionnelles. On découvre le premier stage. Le burn-out. La reconversion. Les échecs. Le syndrome de l’imposteur. Le divorce. Le marathon. Le lever à 4h47. Le café du mardi matin. Le chat qui a inspiré une réflexion sur le leadership. À ce rythme-là, certains finiront probablement par transformer leur passage chez le dentiste en métaphore de la résilience entrepreneuriale.

Le problème n’est jamais l’histoire. Le problème est l’absence de conclusion utile. Une anecdote doit permettre au lecteur de mieux comprendre son propre problème. Pas uniquement celui de son auteur. Si votre publication pourrait remplacer votre prénom par celui d’un autre influenceur sans que personne ne remarque la différence, ce n’est plus du storytelling. C’est un exercice de style.

Les clients achètent rarement votre personnalité

On entend souvent cette phrase : « Les gens achètent des personnes« . Oui. Mais pas n’importe lesquelles. Ils achètent des personnes crédibles. Compétentes. Fiables. Disponibles. Rassurantes. Autrement dit, ils achètent de la confiance. La sympathie ne remplace jamais les compétences.

Imaginez un chirurgien publiant exclusivement des citations inspirantes. Un plombier partageant uniquement des selfies. Un avocat diffusant chaque semaine des vidéos sur son mindset. Un architecte expliquant surtout comment il organise son bureau. Le décalage saute immédiatement aux yeux. Pourtant, de nombreux professionnels reproduisent exactement ce schéma sur LinkedIn. Ils parlent énormément d’eux-mêmes. Très peu de leurs réalisations. Encore moins des résultats obtenus pour leurs clients. Le paradoxe est cruel. Ils cherchent à inspirer confiance sans jamais démontrer pourquoi ils la méritent.

Les algorithmes adorent votre ego. Vos clients préfèrent les résultats. Les réseaux sociaux poursuivent un objectif simple : retenir votre attention le plus longtemps possible. Pour cela, ils favorisent les émotions. Les coups de gueule. Les révélations. Les confessions. Les histoires personnelles. Les polémiques. Les réactions outrées. Les « je vais probablement me faire des ennemis en disant cela…« .

Les entreprises, elles, poursuivent un objectif beaucoup moins romantique. Elles veulent des résultats. Faire 200.000 vues n’est pas une stratégie commerciale. Faire signer dix nouveaux contrats peut en être une. Cette confusion explique pourquoi certains créateurs deviennent extrêmement populaires sans jamais développer une activité rentable. Ils optimisent leurs contenus pour séduire l’algorithme. Pas leurs prospects. Or un like ne paie pas une facture. Un commentaire admiratif ne finance pas un recrutement. Et une publication virale ne garantit absolument pas qu’un client vous appellera demain matin. La visibilité est un levier. Elle ne remplace jamais la crédibilité.

Les meilleures marques personnelles sont souvent les moins bruyantes

Le phénomène est presque contre-intuitif. Les professionnels qui construisent les réputations les plus solides ne sont pas toujours ceux qui publient le plus fort. Ils publient avec régularité. Ils répondent aux questions. Ils expliquent. Ils démontrent. Ils vulgarisent. Ils partagent des retours d’expérience. Ils assument leurs limites. Ils mettent leurs clients au centre de leurs contenus plutôt qu’eux-mêmes.

Ils savent qu’une réputation se construit davantage dans les conversations privées que dans les réactions publiques. Ils comprennent qu’un témoignage client sincère vaut souvent davantage que cinquante publications où l’on s’autoproclame « expert reconnu ». Le véritable personal branding ressemble davantage à un travail d’artisan qu’à une campagne d’affichage. Cela demande de la cohérence. De la patience. De la pédagogie. Et surtout une obsession permanente : créer de la valeur avant de chercher de la visibilité.

Arrêtez de vouloir devenir célèbre. Devenez indispensable. La célébrité est un objectif médiatique. La réputation est un objectif commercial. Les deux ne répondent pas aux mêmes règles. Posez-vous une question volontairement brutale : si LinkedIn disparaissait demain matin, que resterait-il de votre notoriété ? Vos anciens clients continueraient-ils à vous recommander ? Vos partenaires penseraient-ils spontanément à vous lorsqu’une opportunité se présente ? Vos collaborateurs défendraient-ils votre expertise sans que vous soyez présent dans la conversation ? Si la réponse est oui, votre marque personnelle existe réellement. Les réseaux sociaux n’en sont que le mégaphone.

Dans le cas contraire, aucun filtre Lightroom, aucune photo corporate réalisée dans un coworking branché, aucun carrousel premium, aucune citation attribuée à Warren Buffett ou à Elon Musk ne réparera ce déficit de crédibilité.

En bref : arrêtez de chercher des admirateurs, cherchez des clients

Le personal branding reste un excellent outil. À condition de ne pas le transformer en concours permanent d’autopromotion. Construire une marque personnelle ne consiste pas à devenir la star de son secteur. Il s’agit de devenir la personne à laquelle on pense naturellement lorsqu’un problème apparaît. Le véritable objectif n’est donc pas que tout le monde connaisse votre nom. C’est que les bonnes personnes pensent immédiatement à vous lorsqu’elles ont besoin de vos compétences. Et entre nous : si votre stratégie marketing repose principalement sur une photo en costume, trois emojis, un fond dégradé violet, une citation attribuée à Warren Buffett sans aucune source et un texte commençant par « Personne ne vous dira jamais cela« , il est peut-être temps de changer d’approche…

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